Les Essais – Livre III

Тема

d'apres l'edition de 1595

PERSONNE n'est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement:

Au demeurant, je ne suis presse de passion, ou hayneuse, ou amoureuse, envers les grands: ny n'ay ma volonte garrotee d'offence, ou d'obligation particuliere. Je regarde nos Roys d'une affection simplement legitime et civile, ny emeue ny demeue par interest prive, dequoy je me scay bon gre. La cause generale et juste ne m'attache non plus, que moderement et sans fievre. Je ne suis pas subjet a ces hypoteques et engagemens penetrans et intimes: La colere et la hayne sont au dela du devoir de la justice: et sont passions servans seulement a ceux, qui ne tiennent pas assez a leur devoir, par la raison simple: Utatur motu animi, qui uti ratione non potest. Toutes intentions legitimes sont d'elles mesmes temperees: sinon, elles s'alterent en seditieuses et illegitimes. C'est ce qui me faict marcher par tout, la teste haute, le visage, et le coeur ouvert.

A la verite, et ne crains point de l'advouer, je porterois facilement au besoing, une chandelle a Sainct Michel, l'autre a son serpent, suivant le dessein de la vieille: Je suivray le bon party jusques au feu, mais exclusivement si je puis: Que Montaigne s'engouffre quant et la ruyne publique, si besoing est: mais s'il n'est pas besoing, je scauray bon gre a la fortune qu'il se sauve: et autant que mon devoir me donne de corde, je l'employe a sa conservation. Fut-ce pas Atticus, lequel se tenant au juste party, et au party qui perdit, se sauva par sa moderation, en cet universel naufrage du monde, parmy tant de mutations et diversitez?

Aux hommes, comme luy privez, il est plus aise: Et en telle sorte de besongne, je trouve qu'on peut justement n'estre pas ambitieux a s'ingerer et convier soy-mesmes: De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination aux troubles de son pays, et en une division publique, je ne le trouve ny beau, ny honneste:

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Cela peut estre permis envers les affaires des voysins: et Gelon tyran de Syracuse, suspendoit ainsi son inclination en la guerre des Barbares contre les Grecs; tenant une Ambassade a Delphes, avec des presents pour estre en eschauguette, a veoir de quel coste tomberoit la fortune, et prendre l'occasion a poinct, pour le concilier aux victorieux. Ce seroit une espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party: mais de ne s'embesongner point, a homme qui n'a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, je le trouve plus excusable (et si ne practique pour moy cette excuse) qu'aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix, ne s'empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s'y engagent tout a faict, le peuvent, avec tel ordre et attrempance, que l'orage debvra couler par dessus leur teste, sans offence. N'avions nous pas raison de l'esperer ainsi du feu Evesque d'Orleans, sieur de Morvilliers? Et j'en cognois entre ceux qui y ouvrent valeureusement a cette heure, de moeurs ou si equables, ou si douces, qu'ils seront, pour demeurer debout, quelque injurieuse mutation et cheute que le ciel nous appreste. Je tiens que c'est aux Roys proprement, de s'animer contre les Roys: et me moque de ces esprits, qui de gayete de coeur se presentent a querelles si disproportionnees: Car on ne prend pas querelle particuliere avec un prince, pour marcher contre luy ouvertement et courageusement, pour son honneur, et selon son devoir: s'il n'aime un tel personnage, il fait mieux, il l'estime. Et notamment la cause des loix, et defence de l'ancien estat, a tousjours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s'ils ne les honorent.

Mais il ne faut pas appeller devoir, comme nous faisons tous les jours, une aigreur et une intestine asprete, qui naist de l'interest et passion privee, ny courage, une conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignite, et violence: Ce n'est pas la cause qui les eschauffe, c'est leur interest: Ils attisent la guerre, non par ce qu'elle est juste, mais par ce que c'est guerre.

Rien n'empesche qu'on ne se puisse comporter commodement entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d'une, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant a l'un, qu'il puisse tout requerir de vous: Et vous contentez aussi d'une moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher.

L'autre maniere de s'offrir de toute sa force aux uns et aux autres, a encore moins de prudence que de conscience. Celuy envers qui vous en trahissez un, duquel vous estes pareillement bien venu: scait-il pas, que de soy vous en faites autant a son tour? Il vous tient pour un meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyaute: Car les hommes doubles sont utiles, en ce qu'ils apportent: mais il se faut garder, qu'ils n'emportent que le moins qu'on peut.

Je ne dis rien a l'un, que je ne puisse dire a l'autre, a son heure, l'accent seulement un peu change: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneues, ou qui servent en commun. Il n'y a point d'utilite, pour laquelle je me permette de leur mentir. Ce qui a este fie a mon silence, je le cele religieusement: mais je prens a celer le moins que je puis: C'est une importune garde, du secret des Princes, a qui n'en a que faire. Je presente volontiers ce marche, qu'ils me fient peu: mais qu'ils se fient hardiment, de ce que je leur apporte: J'en ay tousjours plus sceu que je n'ay voulu.

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